Sortir le pirate du référentiel blanc et hétérosexuel : quelques notes historiques.

(source)

Le viking metal et le pirate metal désignent deux genres musicaux qui se définissent par leurs thématiques. Celles-ci qui s’articulent autour de figures historiques, navigateurs des mers du passé : les pirates de l’âge d’or au XVIIIe siècle, et les vikings en Scandinavie. La figure du pirate et celle du viking que l’on retrouve dans le metal sont un agrégé de certaines idées et conceptions qui n’ont pas forcément de fondement historique.

Chez certain-e-s metalleux-e-s, la figure du viking est en effet construite autour d’un imaginaire païen nordique qui préfère les clichés plutôt que la réalité historique étudiée.

Certains métalleux n’approfondissent pas la question viking : concernant également les qualités en matière d’artisanat et d’orfèvrerie de ce peuple et surtout sa maîtrise de la navigation qui lui a permis de découvrir* l’Amérique (Terre-Neuve) cinq cents ans avant Christophe Colomb. Ils se contentent des clichés en préférant louer l’époque guerrière dont ils se veulent proches. Consciemment, ils recréent grandeur nature le mode du vie du haut Moyen-Âge lors de « parties païennes » avec épées et costumes d’époque. Inconsciemment, ils fondent leur imaginaire sur la guerre, la vengeance, la haine de l’ennemi (qui est ici chrétien et non pas une tribu adverse).

Nicolas Walzer, Du paganisme à Nieztche, Se construire dans le Metal1

* note : l’Amérique n’a été « découverte » que depuis un point de vue européocentré. Les peuples vivant en Amérique à cette époque connaissaient le continent depuis bien longtemps…

On peut noter une dynamique similaire dans le cas du pirate metal d’Alestorm. De son propre aveu, Bowes ne pourrait « pas dire une seule chose sur les pirates d’un point de vue historique »2. Les musiciens de Running Wild, précurseurs du genre, avaient une approche différente et se documentaient plus en profondeur sur le sujet, comme en témoigne certaines de leurs interviews.

La fidélité historique n’est pas recherchée par un certain nombre de métalleuxes lorsqu’il s’agit de mettre en scène le pirate ou le viking. Les figures célébrées en musique résultent de constructions à partir de clichés constitués et véhiculés au fil des siècles, et d’une sélection – consciente ou inconsciente, par les groupes et le public – des caractéristiques associées au pirate et au viking, qui sont incorporées à la scène metal.

Le pirate serait un navigateur aventurier, amateur d’alcool et de femmes. Ce qu’en retient l’univers d’Alestorm est sa dimension supposément transgressive : vivre au moment présent, de manière hédoniste, vivre de rapiats et de quelques aventures en mer. Mais très peu de propos sortent des référentiels blancs et hétérosexuels lorsqu’il s’agit de célébrer la subversion des pirates.

Par exemple, une proportion importante des pirates étaient des esclaves noirs ayant échappés à leurs maîtres :

Certain-e-s estiment que près de 5000 pirates étaient en activité pendant 1715 et 1726. De ce nombre, environ vingt-cinq à trente pour cent provenaient des marrons, des esclaves noirs qui s’enfuyaient de leurs maîtres espagnols. D’autres noirs les rejoignaient lorsque les pirates attaquaient des bateaux transportant des esclaves.

Cindy Vallar, Black Pirates3

Les pirates noirs constituaient parfois plus de la moitié de l’équipage, et des légendes comme celles de Black Caesar auraient certainement de quoi inspirer quelques morceaux épiques. En quittant les Caraïbes, on pourrait aussi citer les pirates de la mer de Chine comme la célèbre Ching Shih. Malgré leur forte présence historique, leurs histoires restent sous-représentées de manière générale dans les arts et les médias4, et d’autant plus dans le metal occidental dont l’imaginaire et les musiciens sont majoritairement blancs.

Plusieurs travaux ont également étudié les pratiques homosexuelles, assez courantes, au sein des communautés des marins et notamment des pirates, comme Barry R. Burg avec Sodomy and the Pirate Tradition: English Sea Rovers in the Seventeenth Century Caribbean5.

Des expressions évocatrices étaient utilisées pour désigner la marine, et les pirates. L’une de ses phrases, restée célèbre, est d’ailleurs reprise par Johnny Depp en interview, alors qu’il explique comment il a travaillé son personnage du Captain Jack Sparrow pour le film Pirates des Caraïbes :

Journaliste : Jack Sparrow est un personnage tellement vif et drôle. Comment êtes-vous parvenu à ce que nous voyons à l’écran ?

Johnny Depp : […] C’est un pirate, c’est donc à propos de rhum, de sodomie et de fouet, n’est-ce pas ? […]

Interview publiée le 6 février 2016, Collider6

L’expression est souvent attribuée à Winston Churchill, de manière erronée semble-t-il, mais fait référence à d’autres expressions similaires :

« Rhum, sodmie et fouet » (« Rum, sodomy et the lash ») ressemble à « Rhum, fesses et tabac» (« rum, bum et bacca », bacca = tabac) – une expression qui vient d’un vieux dicton à propos des passe-temps des marins britanniques, qui date des années 1800 : « À terre, c’est vin, femmes et chansons ; à bord, c’est rhum, fesses et concertina. »7

Que Depp ait cette citation en référence est intéressant à mettre en perspective avec le fait que certaines analyses soulignent les représentations camp (pour leur dimension exagérée, parodique) et les composantes « efféminées » du personnage qu’il incarne, semant le doute parmi les spectateurices sur l’orientation sexuelle du Captain Jack Sparrow8.

Le Captain Jack Sparrow, joué par Johnny Depp dans Pirates des Caraïbes

Les figures du pirate et du viking dans le metal – toujours des hommes – servent ainsi d’archétypes à une masculinité blanche et hétérosexuelle.

steph

Notes et références

1 Nicolas Walzer, Du paganisme à Nieztche, Se construire dans le Metal, p.73

2 Christopher Bowes, interview publiée le 6 septembre 2011, Guitar World, http://www.guitarworld.com/interview-dani-evans-and-christopher-bowes-alestorm

« Do You actually do research for your lyrics? Reading books about pirates, or …

CB: Dude, I could not tell you a single thing about historical pirates … »

3 Cindy Vallar, Black Pirates, http://www.cindyvallar.com/blackpirates.html

« Some estimate that nearly 5,000 pirates hunted prey between 1715 and 1726. Of that number, about twenty-five to thirty percent came from the cimarrons, black slaves who ran from their Spanish masters. Other blacks joined after pirates attacked slave ships. »

4 Plusieurs piratEs noir-e-s apparaissent dans les films Pirates des Caraïbes, mais iels ne sont jamais les protagonistes principaux de l’intrigue.

6 Interview publiée le 6 février 2016, Collider, http://collider.com/johnny-depp-interview-pirates-of-the-caribbean-leonardo-dicaprio/

« Interviewer : Jack Sparrow is such a wonderfully vivid and funny character. How did you get to what we see on the screen?

Johnny Depp : […] He’s a pirate, which is about rum, sodomy and the lash, isn’t it? »

7  http://www.thisdayinquotes.com/2010/08/rum-sodomy-and-lash-winston-churchills.html « “rum, sodomy and the lash” is similar to “rum, bum and bacca” — a catchphrase from an old saying about the, er, pastimes of British sailors, dating back to the 1800s: “Ashore it’s wine, women and song; aboard it’s rum, bum and concertina.” (Bum = a man’s rear end; bacca = tobacco.) »

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*