Parlons de l’« humour » de Steel Panther

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Avertissement : mentions de violences conjugales

Je pense que les gens ne devraient pas analyser nos paroles de trop près. [Rires] Je veux dire, c’est sûr qu’il va y avoir des gens que nous allons choquer. Mais je pense que ces gens ont besoin de se détendre un peu. Nous vivons à une époque, en 2014, où on ne peut pas dire tout ce que l’on voudrait dire à cause du politiquement correct.

Satchel, compositeur et parolier de Steel Panther, interview du 2 décembre 2014, Songfacts.com1

N’en déplaise à Satchel, analyser les paroles du disque de Steel Panther est exactement ce que je m’apprête à faire : il suffit précisément d’affirmer que quelque chose ne « devrait pas » être analysé ou questionné pour attirer l’attention dessus (appelez cela avoir l’esprit de contradiction).

Les raisons qui expliquent la position de Satchel à ce sujet sont limpides à la lumière d’une autre de ces déclarations dans la même interview :

Je pense que les gens ont besoin d’être capable de rire des différences de chacun-e. C’est pourquoi les blagues racistes et sexistes sont drôles.2

Attendez-vous (surprise !) à trouver du contenu raciste et sexiste (surtout sexiste) dans les paroles des morceaux de Steel Panther. Car pour Satchel, le racisme et le sexisme ne sont qu’une manière de marquer les « différences de chacun-e ». Or, dans un système raciste et sexiste, les positions de chacun-e ne sont pas neutres et équivalentes. Il s’agit précisément du contraire puisque le racisme et le sexisme consistent à discriminer socialement un groupe par rapport à un autre.

Dans notre société, les femmes sont discriminées vis-à-vis des hommes, les racisé-e-s vis-à-vis des blanc-he-s. Racisme et sexisme sont des « systèmes sociaux discriminants », où un groupe exerce une domination sur un autre sur le plan politique, social, économique et financier…, et ceci à l’aide de plusieurs mécanismes . Pablo Seban explique comment fonctionne la « mécanique raciste » (et sexiste, hétérosexiste, etc) dans sa conférence gesticulée Mes identités nationales.

L’ensemble des processus qui permettent d’asseoir et de perpétuer une domination peuvent être rassemblés sous la forme d’une pyramide.

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Cette pyramide montre comment chaque mécanisme, même d’apparence anodine, s’inscrit en fait dans un système plus global. L’usage d’un certain humour peut par exemple perpétuer des stéréotypes au sujet d’un groupe de personnes (les femmes ne savent jamais ce qu’elles veulent, les noir-e-s sont toujours en retard, etc). Ceci va influencer la manière dont on les considère et participer à la formation de préjugés à leur sujet. Et ces préjugés vont avoir des conséquences concrètes d’un point de vue matériel : discriminations diverses, harcèlement, etc, et peuvent évoluer vers d’autres types de violences. Ce que ne rend pas compte la forme de la pyramide, c’est qu’il s’agit en fait d’un système en cercle : les violences exercées contre des personnes légitiment en retour le fait qu’on puisse se moquer d’elles. Et la boucle est bouclée. L’explication de Pablo Seban sur la question est limpide.

L’humour peut être un outil de cohésion au sein d’un groupe (tout le monde rit ensemble), mais il peut aussi être un outil d’exclusion et une arme : tout le monde rit de quelque chose ou de quelqu’un, qui est alors exclu du groupe. L’auto-dérision, qui consiste à rire de soi-même et à prendre les choses avec légèreté, ne fonctionne pas si c’est la majorité qui impose à un groupe de personnes les règles selon lesquelles elles doivent rire d’elles-mêmes (le « auto » dans auto-dérision s’évapore).

Le contexte est important. Dans l’un des morceaux de Steel Panther, le narrateur prévient sa compagne qu’il la cognera si elle fait des clins d’œil à d’autres hommes (« I’ll poke your damn eye so you’ll never wink again »). Pour certains hommes dont les musiciens de Steel Panther, il s’agit d’humour. Pour les personnes potentiellement victimes de violences conjugales (dont énormément de femmes dans les couples hétérosexuels), il s’agit d’une menace dont les conséquences sont bien trop réelles et répandues. Lorsque Satchel raconte qu’il faut prendre les choses avec plus de légèreté, il s’exprime depuis la position de quelqu’un qui parle de violences sexistes et racistes qu’il ne subit pas, et dont il est protégé par son statut d’homme blanc. Il y a même des chances qu’il soit un perpétuateur de ces violences qu’il traite avec autant de légèreté. Si dire que cogner une femme, c’est drôle, alors le faire n’est sans doute pas si grave que cela ? La banalisation de ce type de discours implique que les hommes grandissent dans un contexte qui ne condamne pas ces comportements, et au contraire les encourage comme étant des pratiques « normales ».

Si cet article vous a donné envie de découvrir plus en détail le savoureux contenu de quelques-uns des morceaux Steel Panther, rendez-vous à l’analyse de l’album All You Can Eat (2014).

Abbath faisant du surf

Pendant ce temps, en Norvège… (source)

steph

Notes et références

1 Interview de Satchel, compositeur et parolier de Steel Panther, 2 décembre 2014, Songfacts http://www.songfacts.com/blog/interviews/satchel_of_steel_panther/

«  I think that people shouldn’t analyze our lyrics too closely. [Laughs] I mean, there’s definitely going to be people that are offended by us. But I think that those people need to lighten up a little bit. We live in an age, in 2014, where you can’t say everything you want to say because of political correctness. »

2 Ibid, « I think people need to be able to laugh at the differences between each other. That’s why racist jokes are funny and sexist jokes are funny. »

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