Le pirate metal d’Alestorm : entre fête sur la plage et traversée guerrière

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Tout comme le hair metal, le pirate metal d’Alestorm représente une masculinité libre, impertinente, drôle, festive. Le « party like a pirate » d’Alestorm répond au « party like tomorrow is the end » de Steel Panther. Lors de son concert filmé au Hellfest 2015, le chanteur appelle la foule à se saouler et à faire la fête comme des pirates (« get drunk and party like a pirate », Hellfest 2015, vers 9m35s). Le public vient au rendez-vous pour l’aspect festif de la musique d’Alestorm, frites de piscine et requin gonflable y compris.

Le chanteur Christopher Bowes s’adresse à son public d’une manière qui n’est pas sans rappeler les postures des musiciens de glam metal :

– La prochaine chanson parle de boire de la bière !
– Ouais !
– Et de baiser des femmes !
– Ouuuaiiis !  [réponse du public plus forte que la précédente]
– Et de tuer des monstres marins !
– Ouuais ! [réponse du public un peu moins intense que la précédente]

Concert d’Alestorm à Melbourne « Live At The End Of The World », annonce de Christopher Bowes avant le 3e morceau Leviathan1

Le public auquel s’adresse Alestorm sont les metalleux buveurs de bière hétérosexuels (et indirectement bissexuels), «des pirates du dimanche », pour reprendre l’expression précédemment citée de Julie Proust Tanguy, qui s’enthousiasment à l’idée d’aller défier des monstres des mers imaginaires.

La réponse de plus forte intensité de la part du public est correspond à l’annonce de Bowes qui décrit que la prochaine chanson sera à propos de « baiser des femmes ». L’usage du pluriel indéterminé (« women ») indique que les femmes sont assimilés à un même groupe, leur individualité est niée et elles sont réduites à leur statut de « personne baisable » : elles sont objectifiées.

Bowes ne s’adresse jamais aux femmes : elles sont exclues de la relation entre le frontman et le public, à considérer qu’elles soient même dans le public. Les femmes sont donc soient absentes, soient invisibles. Le contexte de prise de parole est hétérosexuel (il s’agit d’un homme qui s’adresse à un public construit comme majoritairement composé d’hommes) et implique que les femmes lesbiennes, bi/pan sont exclues elles aussi, de même que les hommes gays.

Ainsi, en quelques interventions, Bowes réinscrit la norme dominante selon laquelle le public metalleux est exclusivement masculin et hétérosexuel, et participe même activement à sa construction puisque ses annonces excluent de fait tout une portion du public (alors qu’il ne semble pas impossible de lancer un « fucking women, or men », un ajout de deux mots qui semble bien difficile mais qui changerait beaucoup).

Lorsque l’on se penche sur les paroles des morceaux d’Alestorm – notamment les deux derniers albums en date Sunset On The Golden Age (2014) et No Grave But The Sea (2017), les femmes sont complètement absentes. L’alcool, la fête (bien arrosée) et les aventures en mer forment le coeur des thématiques abordées dans les paroles. Les discours et les mises en scène de femmes s’égrènent plutôt dans les performances en concert et les vidéo-clips du groupe.

Le clip du morceau Drink issu de Sunset On The Golden Age, met en scène l’irruption d’une masculinité rebelle et pirate dans un intérieur policé bourgeois et féminin. L’arrivée des forbans d’Alestorm sonne la rupture des conventions : ils investissent une salle à manger où se trouvent des personnages féminins et chamboulent l’atmosphère religieuse, calme et mesurée. Les jeunes femmes, au contact des pirates et de l’alcool, vont « se décoincer » et se dénuder au fur et à mesure que le morceau progresse. Le contraste entre la blancheur des sous-vêtements des femmes, et le teint charbonné des musiciens reprend la symbolique classique de la pureté et de la blancheur, opposé au péché et à la noirceur.

Avant

Après

Shipwrecked (Back Trough Time, 2011) et Mexico (No Grave But The Sea, 2017) sont eux aussi des morceaux parlant de beuverie et dont un clip a été tourné. Les paroles ne font pas initialement mention de sexe et de femmes, mais les vidéos intègrent des femmes mises en scène de manière sexualisée et objectifiée (d’avantage que sur Drink d’ailleurs). L’état d’esprit des musiciens est clair lorsque l’on lit Christopher Bowes commenter à propos du tournage de Shipwrecked : « C’est sûr, il y avait beaucoup d’ennui et d’attente, mais ces filles avaient des fesses charmantes »2.

Le fait d’aborder le thème du sexe, de l’alcool et de la fête rapproche Alestorm de l’esprit du glam metal. Le morceau Fucked By An Anchor (No Grave But The Sea) rappelle, par son utilisation de paroles provoquantes et explicites, le registre dont Steel Panther s’est fait le spécialiste.

Fuck! You! With a fucking anchor […]
For 30 odd years I have lived with this curse
My vocabulary was stunted at birth […]
An endless tirade of four letter words

Mais les performances d’Alestorm ne se contentent pas de célébrer l’alcool et les femmes. On retrouve à vrai dire, dans les morceaux, tout un univers qui rappelle de bien des manières celui du viking metal.

Dans son ouvrage Du paganisme à Nietzsche, Se Construire dans le Metal, le sociologue Nicolas Walzer passe en revue un certain nombre de caractéristiques à la croisée entre musique metal et imaginaire païen : un imaginaire régionaliste, comme « mise en valeur des racines européennes [des metalleux] étouffées par les conversions chrétiennes » ; le « mythe du Nord purificateur » qui se déploie à partir de la scène scandinave et qui s’inscrit notamment à travers la conception d’une nature glaciale et inhospitalière, mais pure et à l’action purificatrice ; la reprise d’archétypes comme Prométhée, de Lucifer, le loup, la lune, etc ; la croyance en une Nature supra-naturelle, en l’occurrence une « nature sombre » fantasmée.

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Les morceaux d’Alestorm sont traversés par certaines de ces thématiques.

Une tonalité tragique se retrouve dans le titre Sunset On The Golden Age qui évoque la fin du monde :

The sun will set forever
Never to rise again
And in the coming darkness
We‘ll fight to the bitter end

Un peu plus loin dans le morceau, il est fait référence à l’Ouroboros, symbole de la fin et du commencement de toutes choses que l’on retrouve notamment dans le mythologie nordique (« Into the endless darkness every ship must sail / Ouroboros uncoiled, the circle ends tonight »).

La description des mers renvoie à une nature ténébreuse, mystérieuse et destructrice qui rappelle la nature fantasmée et sombre du black metal (substituant la forêt scandinave par l’océan):

Inside of aeons from chaotic spires
A shell of frozen time
Where beats the silent ocean
Of shadows turned sublime
Forces of inspiring luminescence

Le morceau 1741 (The Battle of Cartagena) glisse vers une description épique d’une bataille navale. Le chanteur/narrateur raconte le combat de héros dont les noms seront inscrits dans l’histoire. Le pirate, tout comme le viking, est un guerrier :

The sands of time will remember our names
The skies are burning with thunder
The seas are ablaze with flame
Set the course for Cartagena
History is written today

Walzer note une autre caractéristique de l’imaginaire païen que l’on retrouve dans le metal : l’alcool. Le sociologue note plusieurs symboliques liées à l’alcool, d’abord comme comme « idéal de purification » (car l’alcool désinfecte) ainsi que comme « signe de rupture avec l’ascèse religieuse ». L’alcool est aussi une « boisson guerrière » qui « demande au corps un affrontement » pour tenir son ingestion en de grande quantité, mais aussi parce que « le guerrier puise sa force dans l’alcool ».

L’alcool secoue intérieurement. Il permet à la fois de mesurer son corps et de se perdre dans l’ivresse. Une ivresse qui se partage. « La vertu de ces beuveries est à la fois de créer un lien mystique entre les participants et de transformer la condition morose de l’homme. Le breuvage enivrant a pour mission d’abolir la condition quotidienne de l’existence et de permettre la réintégration orgiastique et mystique. »(Durand, 1984 : 299).

Parmi les boissons de prédilection, il y a la bière bien sûr, mais aussi l’hydromel et, dans le cas des pirates des Caraïbes, le rhum. Le morceau Mjød (« hydromel » en norvégien) du groupe Kvelertak, par exemple, invoque le dieu Odin de lui fournir le convoité « hydromel magique ». Le groupe Alestorm suit les mêmes tropes en les désacralisant par un ton humoristique (hydromel se dit « mead » en anglais) :

« We’ve found the mead from hell / The infernal hydromel / The booze is in our grasp », Mead From Hell

« We saved the past from vikings / Now the future is unclear / We must travel through time again / And save the world with beer », Surf Squid Warfare

Enfin, le morceau Magnetic North parle quant à lui de manière très explicite de « l’attirance magnétique » du Grand Nord. Le morceau commence par une description du paysage, une mer glacée et nocturne, qui sera probablement la tombe des marins qui s’y aventurent :

The snow fell hard on a frozen sea
As the night swarmed all around […]
This corpse of mine may never be found

Mais cet environnement hostile qu’il faut endurer est aussi la clé vers la rédemption (« Redemption lies at Magnetic North … Beyond the snow to Magnetic North »). Les marins, bien que sachant qu’ils vont mourir (« We will die at Magnetic North ») poursuivent leur voyage. Autrement dit, la quête du marin pour atteindre le Nord est aussi un rite de passage et de purification, qui fait écho au mythe du Nord purificateur que l’on retrouve dans un certain nombre de groupes de black metal et de groupes abordant des thématiques viking.

Mais dans le vidéo-clip de ce morceau, Alestorm brouille les pistes et propose une interprétation dans un registre tout à fait différent, en choisissant de parodier le clip « Telephone » de Lady Gaga. « Magnetic North » devient le nom d’un pub que le groupe rejoint par voie terrienne sur sa petite camionnette. La mort annoncée, au lieu d’être héroïque, est un accident de voiture du haut d’une falaise. Bowes interprète un personnage aux attitudes que l’on pourrait qualifier de camp (un mélange de parodie et de références gays exagérées).

Au début du clip, il est assis aux toilettes dans une cellule de prison, bigoudis de rouleaux de papier toilette sur la tête. Il rejoint ensuite en short court et moulant les gardiens de prison, dans une tenue similaire, pour se déhancher de manière suggestive en musique. Ses poses et ses gestes sont exagérés, d’une manière que l’on qualifie généralement d’ « efféminée ». Le clip tranche de manière inattendue avec la norme hétérosexuelle habituellement représentée, bien qu’il s’agisse d’un cliché associé au milieu de la prison3.

Ne paniquez pas, les femmes sont toujours objectifiées à un moment ou un autre.

D’une certaine manière, le pirate metal d’Alestorm est donc moins « grave » et sérieux que le viking metal. S’il en partage un certain nombre de codes, il n’hésite pas à les détourner pour parler du sujet favori du groupe : l’alcool. Son caractère festif et plus insouciant, ainsi que le fait que le sujet de la sexualité soit abordé, le rapproche de l’esprit du glam metal.

En clair, le pirate metal incarne un type de masculinité assez courant dans le metal, moins contraignant que le viking metal, mais qui s’appuie sur les mêmes modalités de construction de la masculinité : l’exclusion implicite des femmes, une camaraderie entre hommes basée sur l’alcool, la glorification du combat et et la célébration de l’endurance face à une nature hostile.

steph

Notes et références

1 Concert d’Alestorm à Melbourne Live At The End Of The World, annonce de Christopher Bowes avant le 3e morceau Leviathan

« The next song is about drinking beer !

– Yeah!

– And fucking women !

– Yeaaaah!

– And slaying sea monsters !

– Yeaah ! »

2 Christopher Bowes, interview publiée le 6 septembre 2011, Guitar World, http://www.guitarworld.com/interview-dani-evans-and-christopher-bowes-alestorm

« Lastly, I have to ask: how much fun was shooting the « Shipwrecked » music video?

CB: It was completely amazing. Sure there was a lot of boredom and standin’ around, but those girls have lovely bums. »

3 Ce n’est pas la seule fois où Christopher Bowes joue avec des références gays, comme en atteste le morceau Shotgun In The Bum qu’il a produit avec son projet asdfgfa et les musiciens de son autre groupe Gloryhammer.

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