Le glam metal est-il queer ? Androgynie, blanchité et spectacle.

Brett Michaels, du groupe Poison (source)

Un certain nombre de groupes de hair metal cultive un look qui emprunte des attributs traditionnellement féminins, en particulier les cheveux longs permanentés. Les musiciens de glam jouent avec ces codes genrés dans des proportions différentes : le groupe Poison, par exemple, soigne particulièrement son image consistant en un mélange savamment dosé.

De même que les maquillages outranciers de Kiss ont permis au groupe de se distinguer des autres formations1, la surenchère dans l’androgynie a pu servir d’outil marketing dans le glam metal pour attirer les foules. Un groupe de glam récent, Kissin Dynamite, utilise la même recette et explique :

Le look glam c’est pour attirer du monde – les filles en particulier – qui en temps normal, n’écouterait pas quelque chose d’aussi heavy.

Hannes Braun, chanteur du groupe Kissin’ Dynamite, interview du 3 mars 2012, Metal Sickness2

Les musiciens de Poison présentent une image qui mélangent les codes genrés traditionnels, en intégrant dans leur panoplie des manières de s’habiller, de se coiffer et de se maquiller considérées généralement comme étant des marqueurs de féminité.

En lisant uniquement les images proposées par le groupe, il est tentant de s’interroger sur le potentiel subversif du groupe vis-à-vis des rôles traditionnels genrés masculins. Les éléments décrits précédemment suggèrerait un potentiel queer, une subversion du système genré binaire. Certain-e-s commentateurices parlent du caractère « androgyne » du hair metal, qui brouillent les repères : des hommes qui ressemblent à des femmes.

Mais d’autres aspects viennent contredire une lecture genderqueer, du groupe Poison et du glam metal en général. Si l’on se penche sur les paroles de chansons, les comportements et déclarations des musiciens ainsi que leurs attitudes en concert, il est évident que les normes d’une masculinité dominante sont profondément inscrites dans le glam metal. La féminité est une mise en scène, un spectacle. L’auteur Harry Thomas situe d’ailleurs le hair metal dans une tradition musicale prolifique où l’efféminement est un spectacle de divertissement ou d’émancipation dans la culture états-uniennes3.

Photo de Lexxi Foxx, bassiste du groupe Steel Panther, en train de se remaquiller en concert en se regardant dans un miroir. (source: http://www.metal-fotos.de)

Certains commentateurices prennent bien soin de séparer le hair metal de tout élément de la culture queer, ou en tout cas tentent de le faire à partir des stéréotypes qu’iels tiennent sur la culture queer (le heavy metal ne s’est jamais distancié de la mode du cuir noir et de certains accessoires, et pourtant ils ont été directement importé de la scène gay BDSM par un certain Robert Halford). Mais si l’on passe outre ces stéréotypes ainsi que le parfum d’homophobie et de transphobie qui traine, cet extrait de Blush est explique clairement en quoi les musiciens de hair metal n’ont, effectivement, rien à voir avec la scène queer :

Le hair metal ne devrait pas être confondu avec la culture queer. Il a peu de points communs avec Oscar Wilde, les dandys ou les bons vivants. Les musiciens n’étaient pas des intellectuels ou des personnes raffinées, et ils n’étaient certainement pas des travestis. Ils étaient simplement des super-hétéros de classe ouvrière qui s’habillaient un peu comme des filles parce que c’est ce qui leur permettait de s’envoyer en l’air. Gonflés à bloc par la bière et la coke, ils auraient été les premiers d’attaque pour botter le cul de ceux qui les auraient traités de « pédés » ou de « travelos ».

Steven Blush, American Hair Metal4

Ce qui est intéressant avec le hair metal, c’est que les codes visuels de la masculinité sont partiellement floutées. Mais ceci permet justement de révéler ce qui constitue « l’essence », le cœur invariant de « la » masculinité dominante : une hétérosexualité agressive, une assurance et une domination affirmées dans des excès hédonistes, le tout sous-tendu par une solidarité masculine contre les femmes. Et puis, la blanchité (whiteness).

La question de la race est essentiellement absente des problématiques abordées explicitement autour de la musique glam. Ce silence est révélateur en lui-même. Le metal est connu pour être, en termes de chiffres, un milieu majoritairement blanc, et le glam ne déroge pas à la règle. S’il existe quelques groupes de glam avec des musiciennes (Vixen, Blue Phantom, Femme fatale…), il est bien difficile de trouver, en Europe et en Amérique du Nord, des exemples de musicien-nes racisé-e-s.

Dans la définition et la mise en scène de la masculinité dominante effectuée par le glam, la blanchité est une caractéristique essentielle, qui se donne comme une évidence du fait même du silence autour de la question (par exemple, sur la page francophone Wikipedia du glam metal, on peut lire la description suivante  : « leur chanteur/leader énergique, souvent blond et séduisant, faisant craquer toutes les adolescentes », les auteurices ne prennent pas la peine de préciser que le chanteur est blanc, mais précisent sa couleur de cheveux).

La blanchité semble « invisible » parce qu’il s’agit de la norme par défaut posée par les blanc-hes dans un système de pouvoir où iels sont dominant-e-s5. Le fait de décider de voir ou de ne pas voir la race (au sens de catégorie sociale) est un acte politique en lui-même.

Si la masculinité glam peut se permettre de déroger à certaines règles du point de vue du genre sans que son hétérosexualité et sa domination/supériorité ne soient mises en doute une seule seconde, c’est parce qu’elle est blanche.

Le groupe Mötley Crüe (source)

Plusieurs travaux analysent qu’être blanc-he offre plus de latitude pour transgresser les normes de genre tout en conservant les privilèges et le pouvoir de la blanchité. La blanchité garde ces corps « intelligibles » pour la société. Les notions de « corps intelligible », et son opposé de « corps abject », sont utilisées par la philosophe Judith Butler6 :

Les corps intelligibles, selon Butler, sont compris socialement, alors que les corps abjects ne le sont pas, et par le fait de ne pas être intelligibles, ces corps abjects méritent d’être l’objet de violence (Butler, 1993). Quand mes enquêté-e-s blanc-he-s adoptent une identité de genre non-binaire et l’expriment ouvertement, que cela soit à travers leur apparence ou dans leur communication avec les gens, ils ne connaissent pas les mêmes répercussions que mes enquêté-e-s racisé-e-s, parce que leurs corps sont compris comme étant intelligibles du fait de leur blanchité.

Allie N. Sarfaty Mx., Not Trans Enough : The Intersections of Whiteness & Nonbinary Gender Identities7

En fait, être racisé-e implique déjà une transgression de genre vis-à-vis des masculinités et des féminités blanches. Le bloggeur João Gabriell souligne cette interdépendance de la race et du genre :

Nous [Afro-descendants et Africains] n’avons ni « la » bonne masculinité, ni « la » bonne féminité, au regard du référent eurocentré.

[…]

aucun parmi nous (excepté en cas de white passing) ne peut échapper à l’assignation raciale, qui automatiquement nous rend déviant.e.s en genre.

João Gabriell, Réflexion sur la « déconstruction du genre » en contexte afro

La masculinité blanche est la masculinité « normale », « correcte », non-marquée. Les hommes noirs, arabes et latinos sont généralement considérés comme hypermasculins tandis que les hommes asiatiques seraient supposément efféminés (manque de masculinité).

Race, genre et sexualité doivent donc être analysés de concert. Une étude s’est par exemple attachée à explorer comment la race influence la perception du genre et de l’orientation sexuelle d’une personne. Leurs conclusions confirme que les catégories raciales sont genrées, et que cela influe sur la manière de juger l’orientation sexuelle :

Par rapport aux blanc-he-s, les noir-e-s sont perçus comme étant masculin-e-s, mais les asiatiques sont perçus comment étant féminin-e-s. Ce schéma « la race est genrée » a aussi des implications pour la perception de l’orientation sexuelle. Les gens [qui devaient deviner l’orientation sexuelle de personnes cibles] avaient d’avantage tendance à juger les personnes cibles comme étant gay si leur race « genrée » étaient en contradiction avec leur sexe (par exemple, les hommes asiatiques [puisque le fait d’être asiatiques est connoté comme étant féminin]). Enfin, ces schémas de jugement ont aussi impacté la précision. Les gens étaient plus précis lorsqu’iels jugeaient l’orientation sexuelle des groupes qui avaient les stéréotypes de genre les plus forts (i.e. les femmes asiatiques et les hommes noirs).

Kerri L. Johnson, Negin Ghavami, At the Crossroads of Conspicuous and Concealable: What Race Categories Communicate about Sexual Orientation8

Certains groupes de personnes sont associés à une sexualité débridée et stigmatisée – notamment les noir-e-s et les latin@s, alors que l’hypersexualité des hommes blancs (comme celle des musiciens de hair metal) n’est pas stigmatisée mais au contraire une composante de leur pouvoir et de leur domination. Là où la sexualité d’un homme noir sera considérée comme une menace pour les femmes blanches (qui apprennent à en avoir peur), l’hypersexualité d’un musicien blanc de glam est considérée comme quelque chose de positif : la marque d’un « mâle alpha », qui sert de modèle pour ses pairs, et d’objet de désir pour les femmes.

Pour résumer, si les musiciens de glam n’étaient pas blancs, les transgressions de genre qu’ils opèrent ne seraient pas perçues socialement de la même manière, la compréhension de leur hétérosexualité serait potentiellement changée et leur hypersexualité ne permettrait pas d’établir leur position dominante d’« alpha mâle » dans une société occidentale blanche.

steph

Notes et références

1 Gorian Delpâture, Kissionnaire, p.170 « Maquillage »

« Aucun autre groupe n’est autant maquillé sur la scène rock. Kiss va plus loin qu’Alice Cooper, que David Bowie, et que les New York Dolls réunis. Qu’on les trouve ridicules ou pas, les maquillages de Kiss permettront au groupe de se distinguer des autres formations et deviendront des icônes immédiatement reconnaissables et déclinables commercialement. »

3 Harry Thomas, Sissy !: The Effeminates Paradox in Postwar US Literature and Culture, p.213, Notes

« There are numerous examples of effemincacy-as-entertaining/empowering-spectacle in American culture. They include, but certainly are not limited to, the following examples : In 1995, Richard Wayne Pennima, recording as « Little Richard », had his first of several hit singles with « Tutti Frutti » ; onstage Penniman’s Little Richard persona wamped it up in sequined capes and women’s makeup (White 248). In the 1980s, the members of all-male « hair metal » bands – such as Mötley Crüe, Poison, and Guns N’Roses – used teased hair, tight leather pants, and a terrific amount of makeup to sell records and bed scores of female groupies (Blush). »

4 Steven Blush, American Hair Metal, p.55

« Hair Metal should not be confused with queer culture. It had little in common with Oscar Wilde, fops, dandies, or bons vivants. The participants were not intellectuals or sophisticates and they were definitively not transvestites ; they were simply blue-collar uber-heteros who dressed sorta like chicks because that’s what got’em laid. Amped on beer and blow, they’d be geared n’ primed to kick your ass for calling them « fags » or « trannies ». »

5 Bridget Byrne, Troubling race. Using Judith Butler’s work to think about racialised bodies and selves

https://www.ids.ac.uk/files/dmfile/byrne.pdf

« Many writers take Richard Dyer’s early statement as a starting point: « White power secures its dominance by seeming not to be anything in particular » (Dyer 1988, p44). Yet I would argue that it is only from a standpoint of dominance that whiteness looks invisible, and only because white people want it to be so. An interview by the journalist Simon Hattenstone illustrates this point. He was talking with the African-American actor Samuel L. Jackson about how unlike black characters, white characters in films are not defined by their whiteness, they just ‘happen to be white’, Samuel L. Jackson’s response is striking: Hattenstone writes that « Jackson laughs so loud that, when I’m playing back the tape on headphones a colleague jumps. ‘That’s what you think. You just dismiss the fact they’re white' ». Thus invisibility of whiteness is, at least in part, a fantasy in the minds of white people »

6 Judith Butler, Bodies That Matter

7 Allie N. Sarfaty Mx., Not Trans Enough : The Intersections of Whiteness & Nonbinary Gender Identities,

http://scholar.colorado.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=2426&context=honr_theses

« Intelligible bodies, according to Butler, are socially understood, while abject bodies are not, and by being unintelligible, abject bodies are worthy of violence (Butler, 1993). When my white respondents adopt a nonbinary gender identity and outwardly express it, whether it be through their appearance or in their communication with people, they do not experience the same repercussions that my respondents of color face because their bodies are understood as intelligible due to their whiteness. »

8 Kerri L. Johnson, Negin Ghavami, At the Crossroads of Conspicuous and Concealable: What Race Categories Communicate about Sexual Orientation, http://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0018025, « Relative to Whites, Blacks were perceived to be masculine, but Asians were perceived to be feminine. This “race is gendered” pattern also had implications for the perception of sexual orientation. Perceivers were more likely to judge targets to be gay when the gendered race of a target was at odds with the target’s sex (e.g., Asian Men). Finally, these patterns of judgments also impacted accuracy. Perceivers were most accurate when judging the sexual orientation of the most strongly gender stereotyped groups (i.e., Asian Women and Black Men). »

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*