L’essor du pirate metal dans les années 2000 : quand les pirates remontent sur le pont

L’origine du pirate metal est habituellement attribuée au groupe allemand Running Wild. En 1987, pour son second album Under Jolly Roger, le groupe introduit pour la première fois la thématique pirate sur son titre éponyme, et s’en inspire pour concevoir l’artwork (un vaisseau pirate) et les costumes de scène. Running Wild développe ensuite le thème plus amplement sur Port Royal (1988) et les albums suivants.

Running Wild – Under Jolly Roger (1987)

Mais le pirate metal ne prend véritablement son essor en tant que style qu’à partir de la deuxième moitié des années 2000, grâce au succès du groupe écossais Alestorm. Entre heavy, folk et power metal, les musiciens enregistrent, à l’instar de Running Wild, des albums sur le thème des pirates (Captain Morgan’s Revenge, Black Sails at Midnight, etc). Mise à part cette thématique commune, qui définit pour l’essentiel le pirate metal, les deux formations restent assez éloignées l’une de l’autre en ce qui concerne le style musical et leur registre respectif – les morceaux paillards d’Alestorm contrastant assurément avec le sérieux et épique heavy allemand.

Running Wild n’a pas du tout été une influence pour nous. Personnellement, je ne les ai jamais écouté avant Alestorm et je ne connaissais pas l’étiquette musicale « pirate » avant. Aucun de nous n’apprécie spécialement leur musique et nous essayons de ne pas nous associer à eux, étant donné que pour nous, il s’agit d’un genre complètement différent : Running Wild fait du heavy metal allemand old school, et nous, nous qui faisons un style folk plus mélodique avec des accordéons, des chants en cœur et tout !

Dani Evans, guitariste d’Alestorm, interview publiée le 1er juin 2009, Teeth of the Divine1

Le ton nouveau impulsé par Alestorm explique sans doute, pour une part, le succès qu’ils rencontrent. Mais la formation du groupe coïncide aussi avec une période d’engouement général pour les pirates. Dans une interview menée pour Guitar World, le journaliste en fait l’observation dans un entretien avec Christopher Bowes, chanteur du groupe :

Guitar World : Il semble y avoir cette étrange fascination de la culture populaire pour les pirates ces jours-ci. Qu’est-ce que tu en penses ?

Christopher Bowes : Je tiens ces films Disney pour responsables ; tout est de leur faute. J’aimerais dire que c’est à cause de nous et que c’est parce que nous faisons les pirates que les gens les aiment [rires]. Les pirates avaient coutume d’être représentés comme des gars ringards, mais les films ont en quelque sorte remis à jour leur image et en ont fait quelque chose de plus badass.

Interview publiée le 6 septembre 2011, Guitar World2

Les films Disney auquels Bowes fait référence sont ceux de la franchise Pirates des Caraïbes. Réalisés à partir de 2003, ils rencontrent un franc succès commercial. Si la question du journaliste sous-entend que la fascination vis-à-vis des pirates est récente (« these days »), ou en tout cas surprenante (« weird »), l’intérêt porté à la figure du pirate n’est pourtant pas nouveau : à la suite de l’âge d’or des pirates au XVIIIe siècle, les pirates et autres corsaires ont suscité une curiosité et une passion qui ne se sont pas démenties au cours des siècles qui suivirent. Comme le montre Julie Proust Tanguy, qui a dédié un livre à l’étude de l’évolution de la figure du pirate dans les arts depuis l’antiquité, cette fascination est « loin d’être un simple phénomène de mode lié au succès de la franchise Pirates des Caraïbes »3.

Ce qui est vrai en revanche, c’est que les films Disney ont permis la résurgence du genre au cinéma après une période en perte de vitesse, dont Julie Proust Tanguy situe le début en 1986 : « Roman Polanski va quelque peu enterrer le genre avec ses Pirates (1986). Le public est déconcerté par ses forbans-clowns qui ne ressemblent en rien aux flamboyants héros devant lesquels il a pris l’habitude de s’émerveiller. » (rappelons que l’album Under Jolly Roger de Running Wild sort justement l’année suivante).

Après un âge d’or, d’invention et de réinvention du mythe du pirate durant les XVIIIe et XIXe siècles, la figure du forban terrible des mers va tendre à se diluer au XXe siècle, jusqu’à devenir ce personnage que Bowes qualifie en interview de « cheesy » (le pirate « moqué, à l’image de leur collègue antique, ce vieux ruffian qui parle latin entre deux naufrages, dans Astérix & Obélix. »4). L’affaiblissement du caractère transgressif, cruel ou terrifiant du pirate contribue cependant, en retour, à en faire l’une des incarnations typique de l’Aventurier, qui sera exploitée entre autres en musique.

Au son des albums de The Corsairs ou the Jolly Rogers, reprenant de façon rock/folk les chansons préférées des ruffiants, ou, pour les metalleux, au tempo des indispensables épopées de métal-pirate d’Alestorm ou des envolées t[h]rash de Swachbuckle, il lui [l’auditeurice] est donc possible de s’imaginer tirer le sabre au clair, pousser un arrrgh menaçant et s’offrir une aventure facile, en bon « armchair pirate » (« pirate du dimanche »).5

Enfin, Alestorm suit une autre caractéristique de la franchise Pirates des Caraïbes en mêlant piraterie et fantasy dans leurs visuels (Back Trough Time, No Grave But The Sea), une tendance que l’on trouvait déjà sur l’album Black Hand Inn (1994) de Running Wild.

steph

Notes et références

1 Dani Evans, guitariste d’Alestorm, interview publiée le 1er juin 2009, Teeth of the Divine http://www.teethofthedivine.com/featured/interview-with-alestorm/

« Running Wild weren’t influences to us at all. I had personally never listened to them before Alestorm and never knew of the ‘Pirate’ tag in music before. None us of particularly enjoy the music and we try not to associate ourselves with them as it’s a whole different genre for us with Running Wild doing Old School German Heavy Metal and us having a more melodic folky style with accordions and sing-a-longs and such! »

2 Christopher Bowes, interview publiée le 6 septembre 2011, Guitar World http://www.guitarworld.com/interview-dani-evans-and-christopher-bowes-alestorm

« GUITAR WORLD: There seems to be this weird pop-culture fascination with pirates these days. Why do you think that is?

CHRISTOPHER BOWES: I blame those Disney movies; it’s all their fault. I’d love to say it’s because of us and everyone loves pirates because we do it [laughs]. Pirates used to be kind of represented as cheesy guys, but the Disney movies kind of updated the image and made it more of a badass kind of thing. »

3 Julie Proust Tanguy, Pirates !, introduction

« Envahisseur précoce de la littérature homérique, [le pirate] a étendu son domaine d’action à toutes les formes artistiques : son cri rageur envahit tant les écrans de nos cinémas que ceux de nos consoles, encourage l’invention de nouvelles mélodies, et trouve un écho sur les planches de nos bandes dessinées. Loin d’être un simple phénomène de mode lié au succès de la franchise Pirates des Caraïbes, le pirate n’a jamais cessé de fasciner. »

4 Ibid, p166

5 Ibid, p189

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