Emission SideTracks : Metal, concerts et politique 1/3

Chuck D, Prophets of Rage, Hellfest 2017

Cet hiver, l’émission musicale SideTracks, diffusée sur la web radio de l’ENS Trensistor, a décidé de se frotter aux rugosités métalliques de nos styles de musique préférés. Elle accueille un cycle de trois émissions autour des concerts et de la politique, dont voici mise en ligne ce mois-ci la première partie.

Au programme : les artistes qui utilisent la scène pour exprimer leurs d’opinions politiques, comme Prophets Of Rage, COG, Pain of Salvation, Blaakyum ou encore Ulver.

Retrouvez notre émission en ligne sur le site de la radio Trensistor et sa transcription ci-dessous.

Transcription :

La question de savoir si la musique metal est politique hante les débats dès qu’un groupe fait l’actualité médiatique pour des prises de positions controversées. Le metal devrait-il être progressiste ? Les fans devraient-ils arrêter d’écouter les artistes dont les positions sont réactionnaires ? Le metal n’est-il pas apolitique ?

Ces discussions rejoignent les débats philosophiques qui interrogent le sens de l’art et le rôle de l’artiste dans la société. Mais il ne s’agit pas ici de rentrer dans ce débat et encore moins d’en trancher les questions théoriques. Ce cycle d’émission en trois volets propose plutôt d’explorer quelques exemples concrets où le politique modèle les expériences qui peuvent être faites dans les concerts de metal.

Au programme de l’émission d’aujourd’hui, première partie de ce cycle : les artistes qui utilisent la scène pour exprimer leurs opinions politiques.

  • Extrait : Unfuck The World, Prophets Of Rage (Prophets Of Rage, 2017)

Lorsqu’il s’agit de parler de politique sur scène, le moins que l’on puisse dire est que les américains de Prophets Of Rage ne font pas preuve de timidité. Issu de la collaboration de membres de Rage Against The Machine, Audioslave, Public Enemy et Cypress Hill, le supergroupe faisait cet été la tournée des festivals. Occupant l’une des deux scènes principales au Hellfest en juin dernier, c’est poings levés face au public et shemagh sur la tête pour le chanteur B-Real, que les musiciens ont entamé leur concert au son de la sirène d’alerte du morceau Prophets Of Rage.

  • Extrait : Prophets Of Rage, Prophets Of Rage (Hellfest 2017)

L’objectif du groupe, créé en 2016 après les élections présidentielles aux Etats-Unis, est explicitement politique. Dans une interview au magasine Rolling Stone, le guitariste Tom Morello décrit en effet le groupe comme une « unité d’élite de musiciens révolutionnaires déterminés à faire face à la montagne de conneries de cette année électorale, et à y faire face de manière frontale avec des piles d’amplis Marshall en feu. »

Less musiciens communiquent des positions politiques, mais n’en restent pas à de simples constats égrenés au fil des paroles. Leurs morceaux sont de véritables appels à se rassembler et à résister, à « Unfuck the World » pour reprendre l’un de leur titre, et ceci à travers des refrains mobilisateurs.

Pour paraphraser le chanteur Chuck D en conférence de presse au Hellfest : « Le monde ne va pas se réparer lui même, la poubelle ne va pas se sortir toute seule. »

  • Extrait : Strength In Numbers, Prophets Of Rage (Prophets Of Rage, 2017)

En concert, les gestes et les attitudes des musiciens renforcent l’aspect engagé de leur performance, palpable même pour une audience qui ne connaîtrait pas le contenu des paroles. Au Hellfest, par exemple, Tom Morello retourne sa guitare à la fin du premier morceau, pour montrer le message « Fuck Trump » écrit sur une feuille de papier accrochée au dos de son intrument.

Ainsi pour le groupe, la scène est un espace d’expression politique qui ne semble pas entamer l’énergie et l’enthousiasme du public. Au cinquième morceau, Unfuck The World, le groupe appelle d’ailleurs à un cercle pit, preuve que la contestation peut être festive et metal.

  • Extrait : Unfuck The World, Prophets Of Rage (Prophets Of Rage, 2017)

Assister à un concert de Prophets of Rage, c’est donc faire une expérience politique. Le groupe propose une vision engagée de la musique, où les riffs de guitares assènent avec force leur message. Ici, il est question de racisme, de pauvreté, de démocratie, de révolte et de légalisation du cannabis.

Autre groupe, autre style : les australiens de rock/metal alternatif COG. Jouissant d’une bonne côté de popuparité en Australie, les musiciens sont très engagé sur les questions de nationalisme, de frontières et de surveillance étatique, que ce soit dans leurs paroles, leurs vidéo-clips ou en concert. Le frontman Flynn Gower n’hésite ainsi pas à prendre à rebours le public pendant l’ouverture d’un de leurs concerts à Sydney. Alors qu’il commence par saluer l’audience par un bonjour à l’Australie et que celle-ci lui répond en l’acclamant, Gower enchaîne avec un discours sur les limites du patriotisme :

  • Extrait : COG, introduction à Silence is Violence au Live At The Big Day Out à Sydney, 2009

« What I do wanna say is, Hola Australia ! And hum… I think patriotism and nationalism to an extent can be a really healthy thing, I think it’s great that you love your country, that you love the place where you are. But people, I’ve got to say that borders and countries are just another tool that’s been used against us, to divide us against other people in this world. Because ultimately, we are one planet, and not just a grid of countries. And I really think we got to set things differently in future, so that people can move freely whenever they want to on this planet, without passport, without security and without border checks. So enjoy the day, and enjoy the night. »

Le frontman parle ainsi pendant 50 secondes en tout début de concert, une longue prise de parole pour un show qui n’a pas encore commencé. A partir d’une tradition qui consiste à accueillir le public en le désignant par le nom du pays ou de la ville où le concert a lieu, le chanteur propose de questionner les notions de nation et de frontières, et de réfléchir à comment elles peuvent être utilisées comme instruments de pouvoir qui limitent la liberté des personnes.

  • Extrait : Problem Reaction Solution, COG (Sharing Space, 2008)

Si des groupes comme Prophets of Rage et COG profitent des concerts pour revendiquer haut et fort leurs positions politiques, d’autres choisissent parfois de rénoncer à se produire sur scène.

En 2005, Daniel Gildenlöw, leader du groupe suédois Pain of Salvation, qui officiait aussi dans le groupe de prog The Flower Kings quitte le groupe avant sa tournée aux Etats-Unis. Le chanteur/guitarise proteste contre les conditions d’entrée sur le territoire états-unien, en particuler la collecte de données biométriques sous l’administration Bush. C’est pour les mêmes raisons que le groupe Pain Of Salvation ne donne pas non plus de représentations sur le sol américain pendant plusieurs années. Choisir de jouer ou de ne pas jouer dans un lieu donné est pour Gildenlöw une action concrète en accord avec ses idées politiques.

  • Extrait : America, Pain Of Salvation (Scarsick, 2007)

Avec l’élection de Barack Obama, le groupe a reconsidéré sa décision de ne pas se rendre sur le sol états-unien : la pratique de collecte des empreintes digitales est toujours de mise, mais l’élection d’un nouveau président a visiblement changé la donne pour le groupe.

Le caractère engagé du groupe Pain Of Salvation se retrouve dans les compositions. L’album Scarsick sorti en 2007 concentre ainsi des morceaux dénonçant capitalisme, impérialisme et consumérisme, comme par exemple le titre Kingdom Of Loss. Une mélodie sirupeuse par moment accompagne les paroles qui dénonce un monde capitaliste et mercantiliste : le décalage ironique interpelle. Le groupe adopte deux types d’attitudes politiques complémentaires, entre le désir de résister par des actions concrètes, et celui de sensibiliser par la musique. Si l’artiste ne peut pas changer le monde, il ou elle peut sensibiliser à la nécessiter de le changer et ouvrir de nouveaux possibles.

  • Extrait : Kingdom Of Loss, Pain Of Salvation (Scarsick, 2007)

C’est dans la même perspective, mais dans un contexte politique autrement plus critique que la scène musicale suédoise, que le groupe libanais de thrash Blaakyum inscrit sa démarche. Si pour le leader du groupe, l’art n’a pas en soi les moyens de générer une révolution, les artistes peuvent défier le système en place, qu’il soit de nature étatique, religieuse ou nationaliste.

Jouer en concert est déjà un acte politique, qui expose les musiciens aux risques d’être arrêtés ou suivis par la police. En sortant leur premier album Lord Of The Night en 2012, le groupe a ainsi décidé de faire compromis : afin de pouvoir présenter leur opus publiquement, les textes de l’album ne sont pas aussi explicites qu’ils auraient pu l’être sur les problèmes de société abordés.

  • Extrait : Freedom Denied, Blaakyum (Wacken Open Air, 2015)

La contextualisation des morceaux de musique reste essentielle pour en percevoir la portée contestataire ou subversive : la langue et les références culturelles ne sont pas forcément partagées par toutes et tous. Certains groupes fournissent ces éléments de contextualisation en concert comme dans l’extrait précédant de Blaakuym au Wacken 2015, d’autres le font en interviews, beaucoup se concentrent sur les paroles ou encore sur les titres. Le morceau dont est extrait le passage suivant en est un autre exemple :

  • Extrait : As Syrians pour in, Lebanon grapples with ghosts of a bloody past, Ulver (Messe I.X-VI.X, 2013)

Ce morceau instrumental a été composé par le groupe norvégien expérimental Ulver, en collaboration avec l’Orchestre de chambre de Tromsø en 2013. Son titre en anglais As Syrians pour in, Lebanon grapples with ghosts of a bloody past peut se traduire en français par : Alors que les Syriens affluent, le Liban se bat contre les fantômes de son passé sanglant. Pour celles et ceux qui ont quelques connaissance de l’histoire du Liban, ce titre donne un certain sens aux accents dramatiques de la musique. Le Liban est un pays à l’histoire complexe et agitée qui a subi des crises à répétition. Encastré entre la Syrie et la Palestine, il est une terre de destination privilégiée pour les réfugiés syriens qui fuient la guerre. En 2014, ceux-ci représentaient près de 25 % de la population libanaise.

Discours sur scène, gestes de protestations, paroles engagées ou encore refus de jouer : les artistes de metal ont bien des manières d’infuser leur musique avec de la politique. Pour clore cette première partie d’émission, je vous laisse en companie de Serj Tankian et d’un extrait du titre Harakiri. A la fois prochaine.

  • Extrait : Harakiri, Serj Tankian (Harakiri, 2012)

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