Emission SideTracks : Metal, concerts et politique 2/3

Crédits photo : Joe Giron, A Vulgar Display of Pantera

L’émission musicale SideTracks, diffusée sur la web radio TrENSistor, nous a donné carte blanche pour parler metal à son antenne. Voici diffusée ce mois-ci la deuxième partie du cycle d’émissions consacrée aux concerts de metal et à la politique. Et dans ce second épisode, la politique nationale montre le bout de son nez en concert et en festival.

Retrouvez notre émission en ligne sur le site de la radio Trensistor et sa transcription ci-dessous.

Transcription :

Cette semaine, nous poursuivons notre exploration des expériences politiques dans les concerts de metal. Au programme de ce deuxième volet : les concerts traversés par des enjeux de politique nationale.

  • World On Fire, Mass Hysteria (Main Square Festival 2016)

Contrairement aux groupes de l’émission précédente, parler de politique semble être parfois délicat à aborder pour certaines musiciennes et musiciens sur scène. Une intervention du chanteur Mouss lors du concert du groupe Mass Hysteria au Main Square Festival en 2016 en fournit un exemple. Introduisant le morceau World On Fire, que l’on peut qualifier d’engagé, le chanteur paraît presque gêné de parler politique :

  • Mass Hysteria (Main Square Festival 2016)

L’intervention du chanteur révèle une tension. Mise en opposition à la fête, la politique est implicitement qualifié de « sujet sérieux », voire même rébarbatif, qui n’aurait pas toujours sa place sur scène. Le festival de musique est considéré comme un espace de fête où parler politique serait mal accueilli par le public. Le frontman de Mass Hysteria semble faire une concession en présentant un seul de leurs morceaux comme étant politique et s’empresse d’annoncer qu’après ce sera la fête, pour oublier.

  • World On Fire, Mass Hysteria (Main Square Festival 2016)

Le rôle de la fête serait donc d’oublier tout ce qui a trait à la politique. Or la fête peut servir des objectifs multiples et être menée de bien des façons différentes. Elle peut être déclarée par un Etat ou une institution à l’échelle d’un pays pour commémorer et célébrer certains évènements choisis par le pouvoir. Une fête peut aussi servir l’objectif de sensibiliser et de mobiliser autour d’une cause politique en opposition avec le pouvoir en place. La fête peut être minutieusement organisée ou au contraire être spontanée. Elle peut s’articulier autour de prestataires de musique, d’entreprises sponsors et de consommatrices et consommateurs, ou bien être auto-gérée et auto-financée. Autrement dit, les modalités de ce que sont une fête, un festival, peuvent être très variées.

En poussant le raisonnement un peu plus loin, même un festival de musique qui ne veut pas se mêler de politique est traversée par elle : il suffit de penser qu’un concert prend généralement place dans un espace délimité et dans un temps donné, qui sont le plus souvent réglementées par l’État et ses institutions. On peut aussi penser aux contrôles des sacs aux entrées, aux fouilles corporelles rapprochées ou encore, nec plus ultra technologique, aux puces RFID intégrées dans les bracelets pour contrôler les entrées et gérer les consommations. Ces méchanismes devenus très courants ces dernières années s’inscrivent dans un contexte politique qui a une influence directe sur les comportements acceptés et acceptables du public.

  • Furia, Mass Hysteria (Contraddiction, 1991)

Autre lieu, autre contexte, l’une des éditions du Monsters of Rockoffre matière à réflexion pour saisir comment des enjeux politiques peuvent entourer l’organisation d’un concert.

En 1991, ce festival annuel de hard rock et de heavy metal originaire du Royaume-Uni se déroule à Moscou. Sponsorisé par le conglomérat états-unien Time Warner, l’évènement marque une date historique puisqu’il s’agit du premier festival de rock en plein air organisé en Union Soviétique. Cette édition rassemble le groupe russe E.S.T et les mastodontes occidentaux AC/DC, Metallica, Pantera et The Black Crowes.

Un mois plus tôt, le pays a été marqué par le « putsch de Moscou », un coup d’État raté de la part de conservateurs en désaccord avec le programme de réformes entamées dans le pays. Le putsch est condamné par le président des Etats-Unis de l’époque, Georges Bush.

Le rock est l’objet d’enjeux politiques entre l’Est et l’Ouest. Le style de musique est souvent désigné comme le symbole de la liberté et de la démocratie, réprimé en Union Soviétique et utilisé par les Etats-Unis pour atteindre la jeunesse de l’Est avec son « soft power ». Mais la chercheuse Anna Zaytseva souligne la complexité qui entoure l’histoire du rock dans ses travaux sur La légitimation du rock en URSS dans les années 1970-1980. Elle écrit ainsi :

Que n’a-t-on pas dit du rock en URSS : underground réprimé, en rupture avec la culture soviétique officielle, opposant au système, il aurait même en sous-main miné le régime. Mais comment concevoir alors que le rock ait pu occuper les scènes officielles, être parrainé par le Komsomol, puis par des clubs de rock, et être protégé par ses propres censeurs. On peut être surpris de le voir servir à financer les caisses de Goskoncert [Bureaux de concerts d’État], faire l’objet de débats dans les grandes revues littéraires, compter des compositeurs et des écrivains de renom parmi les membres des jurys de ses festivals, et tout ceci bien avant l’avènement de la glasnost et que la presse démocratique le glorifie et le qualifie de « détachement avancé de la perestroïka ».

  • Antichrist, Aria (Blood for Blood, 1991)

Time Warner réalise un documentaire sur le festival Monsters of Rock, intitulé d’après une chanson de AC/DC : For Those About To Rock…We Salute You: Monsters in Moscow : pour ceux qui s’apprêtent à faire du rock… nous vous saluons : les Monstres à Moscou. La narration du festival, ce qui est montré et comment, doit être analysé en gardant en tête les enjeux politiques de l’époque.

Un article publié au moment du festival par le New York Times cite les représentants officiels de Time Warner, qui décrivent le concert comme une « célébration de la démocratie et de la liberté en Union Soviétique. » Au son de cloches dramatique, le documentaire déclare en ouverture : « En août 1991 en URSS, la jeunesse a défié la vieille garde. Ceux qui ont questionné l’autorité ont triumphé. » Le glas a sonné pour le régime soviétique, c’est un festivalier russe lui-même qui l’annonce : « le communisme n’existe plus ».

  • For Those About To Rock (We Salute You), AC/DC (For Those About To Rock We Salute You, 1981)

Le début du documentaire associe deux types d’images : celles de guerres dans les tranchées, de parades militaires et de chars d’assauts attaqués par des manifestants, et les image de la foule ammassée devant la scène, contenue par un cordon de 5 ou 6 rangées de militaires. Se rendre à ce festival pour écouter du rock, est mis en scène comme un acte de résistance et de subversion dans ce contexte politique représenté sous tension. Les prises de vue des deux premiers sets, ceux de Pantera et de E.S.T. (Electro Shock Therapy), sont intercallées avec des images d’altercation entre le public et les militaires. L’effet de tension produit s’intensifie pendant le morceau « Bully » du groupe E.S.T., alors que la répression des festivaliers semble atteindre son point culminant.

  • Bully, E.S.T. (For Those About To Rock… Monsters in Moscow, 1991)

Après une intervention des organisateurs qui appeltent la foule à se calmer pour éviter une annulation du concert, le groupe The Black Crowes commence en chantonnant « we just want you to have a good time » (« nous voulons juste que vous passiez un bon moment »).

Le ton change alors : il s’agit désormais de montrer un peuple qui veut accéder à la liberté et au rock/metal. Pendant le concert de Metallica, les images de festivaliers et même de soldats grands sourires sur le visage et signe du diable brandis en direction de la scène, célèbrent la nouvelle ère.

  • Creeping Death, Metallica (For Those About To Rock… Monsters in Moscow, 1991)

A des fins politiques, la musique est donc présentée comme symbole de la démocratie et de la liberté. Elle est aussi communément louée pour ses vertues unificatrices.

Certains morceaux tiennent à ce titre le rôle de véritables hymnes autour de la musique metal, particulièrement efficaces en concert pour mobiliser le public.

Il s’agit de rassembler autour d’une musique et d’une culture commune, d’exalter une communauté autour de la fierté d’être metalleux et metalleuse. Le morceau « We are the metalheads » de Doro Pesch rend compte des modalités de construction d’une telle communauté, contre celle du monde « normal » : « ce que nous voyons est votre vie de mensonge / notre manière de faire est authentique », « vous pensez que nous sommes des brutes, mais on déchire tout », « nous voulons juste faire du rock pour être libre ».

  • We Are The Metalheads, Doro Pesch (2009)

D’autres morceaux, comme Blood Brothers de Iron Maiden, jouent la carte de la fraternité entre les hommes. Ils utilisent parfois un imaginaire guerrier comme « Metal Militia » de Metallica ou « Brothers of Metal » de Manowar, pour qui les metalleux combattent « avec le pouvoir et l’acier ». Dans ces exemples, les hommes s’adressent à d’autres hommes, leurs frères, à l’exclusion des femmes. On retrouve aussi la thématique guerrière dans le morceau « Scotland United » joué par le groupe allemand Grave Digger dans l’album Tunes of War de 1996. Il s’agit d’un concept album autour d’épisodes de l’histoire écossaise, mais Scotland United propose un refrain suffisament général, répété telle une litanie, pour que chacun et chacune puisse y projetter sa propre signification.

  • Scotland United, Grave Digger (Wacken 2010)

Le metal touche aussi à un autre type d’hymne : l’hymne national, véritable symbole d’un pays, qui a pour objectif d’exalter le sentiment d’appartenance à la nation. Les musiciens de Metallica ont joué à de multiples reprises l’hymne national des Etats-Unis à l’occasion de compétitions sportives. On peut trouver de nombreuses reprises en version metal de différents hymnes nationaux, comme cette version de l’hymne des îles Faroe par le groupe Tyr. La musique metal peut ainsi servir des intérêts patriotiques.

  • Tú Alfagra Land Mítt (hymne national), Týr

Il peut aussi arriver qu’un groupe interprète l’hymne national du pays où ils donnent une représentation, comme lors d‘un concert du groupe Shining à Paris. C‘est sur une scène illuminée par des projecteurs bleu-blanc-rouge que le frontman Jorgen Munkeby interprète au saxophone l’hymne de La Marseillaise. Nous sommes le 18 novembre 2015, est l‘objectif est alors double : commémorer les victimes des attentats survenus quelques jours plus tôt dans la capitale, et exalter un sentiment national contre le terrorisme.

  • La Marseillaise, Shining (Le Divan Du Monde, Paris, 2015)

La salle entonne pour sa très grande majorité les paroles de l’hymne national. A un autre moment du concert, Munkeby demande au public de faire un doigt d’honneur aux terroristes. Ce concert comportait ainsi de manière visible bien des aspects politiques. Et tout d’abord par le simple fait qu’il ait eu lieu : ni le groupe ni la salle ne l’ont annulé malgré les incertitudes ambiantes en terme de sécurité. Et le public, quant à lui, a répondu massivement présent.

L’utilisation de symboles républicains (les couleurs bleu-blanc-rouge, la marseillaise) peut sembler « évidente » pour rendre hommages aux victimes sur le sol français, et célébrer des libertées supposément à défendre, comme celle de pouvoir se rendre à un concert. Mais que représentent ces symboles, comment questionner leur liens avec l’histoire violente – notamment coloniale – de la France ? Le caractère sanglant et vengeur des paroles de La Marseillaise ne déparaille certes pas dans un concert de metal. Sauf que cette fois-ci il est évident qu’il ne s’agit pas d’un hymne d’heroic fantasy ou de communauté metal fantasmée. La question du lieu où elles sont chantées interpelle : il s’agit d’une salle de concert parisienne, lieu qui rappelle forcément une autre salle de concert, celle du Bataclan, réellement ensanglantée quelques jours plus tôt.

En cet instant, à ce concert, le politique devient évident parce qu’il se manifeste sous les symboles habituels de la politique, nationale, républicaine. Un mélange des genres que l’on n’aurait pas forcément attendu dans un concert de blackjazz…

Cette deuxième partie d’émission touche à sa fin, je vous laisse en compagnie du groupe français Arkan et d’un extrait de leur morceau Hayati. Et à la fois prochaine pour le troisième et dernier volet de ce cycle metal, concerts, et politique.

  • Hayati, Arkan (Sofia, 2014)

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