Comment être un homme ? Les modes d’emploi du glam et du pirate metal.

Le glam metal et le pirate metal : ces deux styles de musique ont en apparence peu en commun. Qu’est-ce qui pourrait bien rapprocher des musiciens permanentés de L.A de metalleux rebelles des mer ? La thématique qui va nous servir ici de fil directeur pour explorer cette question concerne la masculinité. L’étude de trois groupes – Poison, Steel Panther, Alestorm – est le prétexte à observer quels modèles de masculinité sont construits au sein du glam metal et du pirate metal, comment ils fonctionnent et quelles connexions existent entre eux. Sans plus attendre, rentrons dans le vif du sujet.

Que veut dire « la masculinité est construite » ?

Le glam metal des années 80 : Poison

Le milieu des années 80 a vu la montée de la période la plus scandaleuse du rock. La beauté et la gloire de la musique pop se sont dissoutes dans une soupe ringarde de plans de guitare à la mode, de gars sexys et de vêtements extravagants. De longues chevelures et un maquillage tapageur ornaient un panthéon de mâles alpha blancs et hétérosexuels faussement efféminés, qui déchaînaient des assauts sonores de metal mélodique et accrocheur.

Steven Blush, American Hair Metal1

Les termes hair metal et glam metal sont des termes souvent utilisés de manière interchangeable, mais ils ne sont en réalité pas tout à fait synonymes. Le hair metal est une appellation qui recouvre de manière assez générique tout un ensemble de groupes qui sont, musicalement et esthétiquement, très divers.

Plusieurs tendances visuelles se sont développées dans les années 80 : le style glam (diminutif de glamour), avec des groupes comme Poison ou Tuff qui jouent avec des vêtements féminins et du maquillage très appuyé ; un style inspiré par le style élizabéthen ou versaillais à l’époque de Louis XIV avec des groupes tels que Cinderella et Britny Fox ; le mode « idôle » avec Bon Jovi et enfin le style « motard », comme avec L.A Guns et Faster Pussycat.2

Ces groupes partagent néanmoins une même passion pour leur permanente et les fameuses bombes d’Aqua Net, une tendance qui donne son nom, symbolique, au « hair metal »3.

Le groupe Poison (source)

Le groupe Poison est un groupe particulièrement représentatif du courant glam. Pour Steven Blush, il s’agit même du « groupe de hair metal par excellence »4. Poison se crée en 1983 en Pennsylvanie, avant de déménager à Los Angeles. La formation atteint son pic de popularité dans la deuxième moitié des années 80 avec la sortie de l’album Look What The Cat Dragged In en 1986, et surtout Open Up and Say…Ahh! en 1988.

Poison est connu pour avoir particulièrement mis l’accent sur l’aspect androgyne de leur apparence. La mise en spectacle de la féminité, jusqu’à semer le doute sur le genre des musiciens, s’observe particulièrement sur la pochette de leur premier album.

Pochette de l’album Look What The Cat Dragged In de Poison

L’artwork de l’album Poison – Look What The Cat Dragged In (1986) : la féminité et la masculinité en spectacle.

Ces visuels pourraient suggérer une volonté de casser des codes genrés, et pourquoi pas même une dynamique de subversion queer du genre et des sexualités. Mais cette transgression n’est qu’une mise en spectacle superficielle : les paroles, les discours et les comportements du groupe réaffirment une masculinité dominante, qui se fonde sur une hétérosexualité et une misogynie ultra-visible.

I got a girl on the left of me / A girl on the right / I know damn well I slept with both last night

Look What The Cat Dragged In

Analyse des paroles de l’album Poison – Look What The Cat Dragged In (1986)

La masculinité selon Poison se construit autour de la figure du rocker « bad boy » rebelle et hédoniste (de l’alcool, des drogues, du sexe), qui sait obtenir ce qu’il veut des femmes par la séduction, la persuasion ou la force s’il le faut. L’homme, le vrai, ne doit pas se laisser marcher sur les pieds. Ni par les autres hommes ni surtout, par les femmes.

 

Le renouveau du glam dans les années 2000 : Steel Panther

Après un déclin dans les années 1990, le glam metal connaît un renouveau dans les années 2000. Le groupe californien Steel Panther se fait remarquer pour sa dimension à visée humoristique, en particulier en concert.

Le groupe Steel Panther (source)

Trente ans après le premier album de Poison, on retrouve les mêmes thèmes dans les morceaux de Steel Panther. La substance est la même mais plusieurs différences notables se font sentir, la première étant que Steel Panther joue sur un registre humoristique allant jusqu’à la parodie des groupes de glam des années 80.

Les musiciens parlent d’alcool, de sexe, de femmes et de masculinité avec des morceaux qui décrivent des situations limites, inattendues ou provocantes. Les détails sexuels sont nombreux et explicites, et leur utilisation cherche souvent à créer un décalage humoristique en provoquant le dégoût. Mais ces procédés n’expliquent pas ni n’excusent le phallocentrisme, la misogynie et la transphobie dont les paroles, écrites par Satchel le compositeur et parolier de Steel Panther, font état.

You’re beautiful, so beautiful and young
If only you had been born without a tongue

You’re Beautiful When You Don’t Speak

Parlons de l’ « humour » de Steel Panther

Analyse des paroles de l’album Steel Panther – All You Can Eat (2014) : jusqu’à l’indigestion

Si la masculinité typique du glam metal peut se permettre d’enfreindre quelques codes genrés et de jouer avec l’efféminement, c’est parce qu’elle est construite sur une hétérosexualité non-ambigüe, agressive et misogyne. La blanchité des musiciens leur assure que leurs transgressions en terme d’expression de genre ne menacent pas la manière dont leur masculinité et leur hétérosexualité sont déchiffrées et respectées.

Que désigne le terme « queer » ?

Le glam metal est-il queer ? Androgynie, blanchité et spectacle.

 

L’essor du pirate metal : les fêtards d’Alestorm

À peu près à la même période que Steel Panther au milieu des années 2000, le groupe écossais Alestorm rencontre un certain succès en produisant un heavy metal croisant folk et power metal qui s’inspire du thème de la piraterie.

Le groupe Alestorm (source)

Le pirate metal est un style qui regroupe des groupes aux influences musicales diverses, rassemblés autour de la thématique pirate. On fait remonter son origine au groupe allemand Running Wild et son album Under Jolly Roger (1987), mais ce n’est que dans les années 2000 que le style prend véritablement son essor. Ce succès coïncide avec une période de revisibilisation médiatique de la figure du pirate grâce aux films de la franchise Pirates des Caraïbes de Disney.

L’essor du pirate metal dans les années 2000 : quand les pirates remontent sur le pont

Bien que le glam metal et le pirate metal représentent deux mondes différents, les deux styles mettent en scène deux types de masculinités qui partagent de très nombreux points communs : libre, drôle, festive, qui vit au jour le jour (le « party like a pirate » d’Alestorm répond au « party like tomorrow is the end » de Steel Panther) et qui célèbre l’alcool et le sexe avec les femmes.

Drink – Alestorm

Mais le pirate metal d’Alestorm rejoint aussi les codes du black et du viking metal : la glorification du combat, la célébration de l’endurance face à une nature hostile, une camaraderie entre hommes basée sur l’alcool, l’exclusion implicite des femmes. Le ton humoristique souvent employé par Alestorm le rend néanmoins moins « grave » et sérieux que le viking metal.

Le pirate metal d’Alestorm : entre fête sur la plage et traversée guerrière.

La figure dominante du pirate que l’on retrouve est celle, comme pour le glam metal, d’un homme blanc et exclusivement hétérosexuel. De même que les représentations du viking dans le metal sont généralement construites à partir de clichés, l’image traditionnelle du pirate délaisse certaines réalités historiques pour rester dans un référentiel blanc et hétéro.

Sortir le pirate du référentiel blanc et hétérosexuel : quelques notes historiques.

***

La masculinité n’a rien de « naturelle » : on peut l’aborder comme un ensemble de discours, de signes, de comportements qui la composent et la modèlent. L’analyse de plusieurs groupes et de styles musicaux a priori très différents dessine les contours d’un type de masculinité que l’on peut qualifier de dominant, blanc, hétérosexuel et misogyne. Les digressions visuelles dans les codes genrés du glam metal n’altèrent pas cette position.

Étant donné le succès rencontré par les groupes analysés, on peut se permettre de poser la question aux metalleux : oseront-ils remettre en question ce modèle de masculinité ?

(source)

steph

Notes et références

1 Steven Blush, American Hair Metal

« The mid-’80s saw the rise of rock’s most outrageaous area. Pop music’s pomp and circumstance melted into a glittery, trashy stew of hot licks, hots guys and mind-blowing fashion. Big hair and striking makeup adorned a pantheon of faux-feminine straight white alpha males rockin’ out with sonic assaults of anthemic, melodic Metal. »

2 Steven Blush, American Hair Metal, p.84

3 Jean-Charles Desgroux, Hair Metal, Sunset Strip Extravaganza!, p.34

« Tous soignent leur permanente en vidant des bombes entières d’Aqua Net […] – une tendance générale qui, sous l’appellation réductrice mais symbolique de hair metal, réunit malgré eux des artistes d’horizons variés : des rois de la pop Bon Jovi aux Guns N’Roses, en passant par l’outrance de Twisted Sister ou le glam metal de Poison, rien en commun – si ce n’est cette capillarité sophistiquée. »

4 Steven Blush, American Hair Metal, p.142, « the definitive Hair band »

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*